Alain Morvan : portrait d’un journaliste écorché

Reporter au Républicain Lorrain, Alain Morvan nous raconte avec courage son agression sur un rond-point occupé par les Gilets Jaunes près de Saint-Avold le 18 janvier 2019.

Alain Morvan, reporter au Républicain Lorrain. Photo DR

Chacun aspire simplement à faire son métier. Se lever, aller travailler… Mais parfois, tout vous échappe, jusqu’à mettre votre vie en péril. Alain Morvan s’est ainsi retrouvé piégé sur « un terrain hostile » il y a quelques semaines. Des altercations avaient déjà eu lieu entre journalistes et manifestants sur ce rond-point, mais jamais aussi violentes que celle-ci.

« Je suis passé du gars du RL au journaliste »

Journaliste depuis 20 ans pour le Républicain Lorrain, Alain Morvan se rend sur le rond-point de Longeville-lès-Saint-Avold le 18 janvier 2019. Au niveau de la zone commerciale de la ville, les Gilets Jaunes (GJ) continuent leur lutte et restent déterminés. Ce jour-là, le but de son déplacement est de dresser un état des lieux avant la manifestation du lendemain. Pour commencer, il se rend sur le rond-point et s’entretient un court instant avec le groupe de GJ qu’il connaissait déjà. Certains le tutoient. Après s’être présenté, il va voir les commerçants de la zone pour échanger avec eux concernant leur « ras-le-bol ». Une fois les informations nécessaires obtenues, il revient sur le carrefour giratoire. Sur place, il prend une photo générale de la scène pour « garder la mémoire des lieux. »

« T’es qui ? T’as pas d’autorisation ! » s’insurge un manifestant qui s’occupe de la circulation autour du rond-point. La stupéfaction est grande pour le journaliste : quelques secondes plus tôt il prenait une photo en plan large et d’un coup, quelqu’un se trouve à cinq centimètres de son visage.

Il se retrouve alors pris à partie par ce dernier. C’est alors le début d’une altercation qui aura une issue dramatique.

Pour calmer le jeu, le reporter se protège en mettant ses mains devant son visage tout en expliquant qu’il est journaliste. Cette réponse produit un effet inverse à celui escompté, jusqu’à déclencher la colère du Gilet Jaune : « Je suis passé du gars du RL au journaliste. » Avec du recul, le reporter estime que décliner sa qualité de journaliste « a été perçu comme une provocation. »

Rapidement, le ton monte. Le manifestant se jette sur lui en hurlant : « J’en ai rien à foutre. » Alain Morvan fait alors un bond de cinq mètres en arrière et manque de tomber. Certains GJ, voyant la situation, vont en rajouter. D’autres vont le protéger.

L’altercation aurait pu en rester là, il se savait indésirable, et aurait pu partir. Il décide de rester, et aujourd’hui il ne sait toujours pas s’il a fait le bon choix : « Il ne faut pas que je leur montre que je suis fragile, influençable et que j’ai la trouille. Il y a soixante dix personnes, certaines qui sont énervées, d’autres moins, c’est vraiment inconfortable. Je vais faire celui qui a peur de pas grand chose, je vais alors leur dire : je bougerai pas de là. » Ces paroles font écho à son tempérament. Le quadra n’est pas du genre à fuir, même si la situation le commanderait.

C’est là que la deuxième phase de l’agression débute : le voyant résister, l’agresseur arrive comme un « boulet de canon » pour lui sauter dessus.

L’apothéose de l’agression

Le GJ commence à l’agresser physiquement en lui donnant des coups de pieds. L’un d’eux l’atteint violemment à l’abdomen tandis qu’il réussi à parer les coups de poings. Trois autres manifestants seront nécessaires pour maitriser l’agresseur, qui continue de donner des coups de pieds dans le vide. D’autres manifestants vont profiter de la situation en l’insultant et en lui disant : « Casse-toi de là. » La situation est particulièrement dangereuse due à des palettes de bois disposées sur le rond-point et des véhicules qui circulent à deux mètres d’eux.

Une fois séparé de son agresseur, il décide d’aller chercher un porte-parole pour lui demander des explications sur le comportement de ses confrères. Alain Morvan lui demande également pourquoi il n’intervient pas et déclare alors : « Tu me laisses pas le choix, je vais appeler les flics. » Même si cette menace énerve les manifestants, le reporter contacte tout de même Police Secours. Au téléphone, cette dernière lui demande si une patrouille doit venir le récupérer ou non. Finalement, Alain Morvan préfère éviter pour que la situation ne dégénère pas plus.

Sa voiture est derrière eux, il ne peut pas repartir : « Je dois traverser une forêt de Gilets Jaunes hostiles, même s’ils ne le sont pas tous. » Certains ont le visage compatissant et protègent le journaliste. Ce journaliste qui a raconté leur histoire. Ce journaliste qui les suit depuis le début. Ce journaliste qui a été invité à leurs barbecues. C’est tout le décalage de cette histoire qui est stupéfiant : « Entre la perception que je peux avoir de la situation, la perception qu’une partie des GJ va avoir du journaliste et la perception que ce gars-là a de moi comme étant quelqu’un d’hostile. »

Finalement, il prend son courage à deux mains et retourne à sa voiture, escorté par le porte parole : « Je montre que je suis suffisamment déterminé pour que personne d’autre ne vienne vers moi. » Une fois à sa voiture, il se rend à l’hôpital pour obtenir un certificat médical.

Un passage à l’hôpital

Blessé, le reporter passera finalement sept heures à l’hôpital à enchaîner les examens pour  « écarter des suspicions de lésions internes à l’abdomen. » Son état est préoccupant : « Je ne le savais pas mais j’étais en tachycardie : 130 pulsations par minute pendant une heure et demie. Je me suis fait peur. »

« Sur son lieu de travail, dans une carrière, dans une entreprise lambda, on a pas beaucoup de choc. Dans mon métier, on peut vivre des moments relativement intenses, rien à voir avec des personnes travaillant dans un service de secours. Moi je suis aguerri pour vivre une certaine quantité de chocs dans ma carrière, j’en ai déjà vécu c’est pas le premier. Mais celui-là a une coloration assez particulière, je le ressens en tant que journaliste et pas en tant qu’individu. A partir du moment où je lui dis que je suis journaliste, je me sens comme une cible. »

En revanche, le journaliste ne ressent toujours pas un réel impact psychique : « J’ai l’impression que la réponse au choc psychologique, je ne l’ai pas vraiment eue. Mais je sens que je vais l’avoir. Dans un premier temps, je crois qu’il y a eu tellement de soutien et des circonstances particulières faisant que je suis passé au travers… » Après trois jours d’arrêt de travail, il se rend en reportage à Lyon, pour couvrir les épreuves du Bocuse d’Or : « Ça m’a fait du bien d’être loin et de penser à autre chose. »

Jusqu’au moment où il arrive à l’hôpital, il pense pouvoir rédiger son article pour le lendemain. Devant son ordinateur, il est incapable d’écrire le moindre mot, comme tétanisé : « Au départ, je n’ai pas accepté le choc que je venais de prendre. Je ne m’attends pas en tant que journaliste à être agressé de cette manière. »

Pendant son court séjour à l’hôpital, un policier vient prendre sa déposition de plainte. Un acte inhabituel mais justifié par l’ampleur de l’évènement.

Une attitude jugée «péremptoire»

Une procédure va être alors engagée. L’agresseur est interpellé par les gendarmes sur le barrage d’une autoroute quelques jours après l’événement. Le hasard fait que le manifestant se trouve sur le cliché du journaliste, mais nul ne pouvait se douter que cette identification allait les amener à d’autres surprises : l’homme est déjà recherché par la justice pour des escroqueries aux prestations sociales. Il est alors jugé en comparution immédiate pour ces dernières mais pas pour les faits de violence à l’encontre d’Alain Morvan. La raison : on ne peut pas juger en comparution immédiate deux affaires si éloignées dans une formule de jugement express.

Le journaliste croise à nouveau le chemin de son agresseur durant une audition. Pendant la confrontation organisée par la police l’homme a un discours soutenu, loin des stéréotypes attribués généralement aux GJ. Alain Morvan apprend à cette occasion que son agresseur est ingénieur. Ce dernier a jugé l’attitude du journaliste « péremptoire » ce 18 janvier, le poussant à l’acte. Devant nous, le journaliste ajoute : « Sa réponse à ma soi-disant attitude péremptoire a été de me péter la gueule. »

Finalement, l’agresseur ressortira du tribunal de police avec une simple contravention. Etonnant ? Pas vraiment : la loi est claire sur le sujet, les violences volontaires sur personnes dépositaires de l’autorité publique sont systématiquement jugées devant le tribunal correctionnel. Il s’agit d’un délit. Dans le cas d’un journaliste, comme pour n’importe quel citoyen, il faut que l’ITT (Incapacité Temporaire de Travail) atteigne une semaine. Sinon, c’est le tribunal de police qui tranche. C’est ce dernier qui aura le privilège de rendre son verdict sur l’agression au courant du mois d’avril. Pour d’autres Gilets Jaunes jugés devant le tribunal correctionnel de Metz(57), les retombées ont été tout autres.

Alain Morvan, toujours motivé, est donc reparti sur le terrain très rapidement. Le reporter de 47 ans raconte : « La carte de presse m’a souvent ouvert des portes, mais dans ce cas-là, elle m’en a plutôt fermé une », ce qui est rarement arrivé dans sa carrière.

Le danger… ça le connaît !

Malgré le traumatisme, Alain Morvan tient bon. Grâce aux messages de soutien de la part de ses collègues, de sa famille et de GJ, le retour au quotidien du métier n’a pas été trop compliqué : « C’est comme une chute à cheval, il faut directement remonter en selle. » A contrario, on lui a déconseillé de regarder les réseaux sociaux les jours suivants son agression.

De toutes façons, le reporter en a déjà vu d’autres : sur le terrain à Tchernobyl, à New York pour le 11 septembre, en Indonésie, etc. : il est habitué aux zones dangereuses. Néanmoins, il avoue : « J’ai déjà reçu des menaces, mais je ne me suis jamais senti autant en insécurité que sur ce rond-point. »

Une insécurité qui tourne au malaise pour Alain Morvan : « Pour un journaliste, c’est ridicule de se faire agresser par un Gilet Jaune. » Cependant, ce dernier relativise et constate que son cas est loin d’être isolé : « Les journalistes sont devenus une cible car les Gilets Jaunes confondent toutes les presses. » En France, les journalistes sont au cœur de la mobilisation.

Tous mis dans le même sac, ils ont perdu en crédibilité aux yeux des Gilets Jaunes. Entre agressions verbales et physiques, la haine à l’égard de la presse s’est amplifiée. Même si elle a toujours existé, ce travail est nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie. Cet aspect n’a jamais freiné notre reporter et ne semble pas contrecarrer son avenir.

Un métier de passion

Des reportages, il en a fait des centaines. Pourtant, ce journaliste aspirait à une toute autre carrière. De nature curieuse, son intention première était de devenir professeur d’histoire-géographie. Ce qui l’a attiré vers ce métier était de « rencontrer des gens, des élèves et comprendre un peu mieux le monde. » Très vite, il réalise que le milieu de l’établissement était un peu fermé : « Ce sont des gens qui viennent et vous vous êtes toujours au même endroit. Moi j’ai envie de faire l’inverse, de sortir, de voir autre chose. »

Sa carrière de reporter, il l’a commencé « sur le tas ». Alors qu’il n’a pas fait d’études de journalisme, c’est Ouest France qui va lui donner sa chance. Ce métier lui paraissait assez « dur », surtout lorsque l’on n’a aucune connaissance de ce dernier : « Quand il n’y a pas de contact et pas d’expérience, c’est très compliqué. » Même si son premier gros papier était sur la disparition du grand marin Eric Tabarly, c’est le judiciaire qui l’a conquis. Univers codifié, il a du beaucoup travailler : « Apprendre le langage, les procédures, comprendre les avocats, etc. »Il ne s’arrête pas là et décide de passer du chroniqueur judiciaire au reporter. Ce statut, il l’occupe depuis onze ans au service reportage du Républicain Lorrain.

Néanmoins, il raconte cette aventure le sourire aux lèvres, avec un point de vue positif sur le mouvement inchangé. Il assure que s’il devait retourner sur un rond-point, il le ferait, munis de son appareil photo et de son désir d’informer le monde, pour le meilleur et pour le pire.

Ninon Oget, Claire Pennerath

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