Apolitisme Now ?

Novembre 2018, les Gilets Jaunes voient le jour. D’extrême droite ou d’extrême gauche, citoyens affirmés ou abstentionnistes déterminés, les membres du mouvement sont issus d’univers politiques différents et initialement opposés. Pour autant, cela fait-il des ronds-points et des zones de rassemblement quotidiens des lieux apolitiques et multipartistes ? Les élections européennes qui arrivent, les premières depuis le début de la mobilisation, se placent comme une épée de Damoclès au-dessus de ce postulat.

La famille Gilets Jaunes

Comment caractériser un mouvement qui, depuis plusieurs mois, secoue l’actualité médiatique, sociale et politique des Français ? Héritier inconscient des manifestations qui opposent peuple et gouvernement depuis près de 50 ans, le mouvement des Gilets Jaunes se démarque cependant des récentes oppositions sociales au projet de loi Woerth sur les retraites de 2010, ou à la réforme du Code du travail de 2016. De par ses origines singulières, et les revendications multiples des différents acteurs qui le composent, le mouvement Gilets Jaunes semble constituer, de prime abord, l’émergence d’une nouvelle forme de contestations sociales. Une contestation qui rassemble en son sein, au lieu de cliver. Une contestation qui se détache également des mouvements syndicalistes « trop marqués politiquement » selon certains Gilets Jaunes. Cette distance à toute forme de politisation est l’une des particularités les plus revendiquées par les membres du mouvement. Ainsi, sur de nombreux ronds-points, on prône « l’esprit de famille » qui règne au cœur des bâtiments de fortune. C’est par exemple le cas à Aumetz ou Augny (Moselle) malgré des idées politiques pouvant diverger.

Dans chacun de ces quartiers généraux, occupés jours et nuits par une cinquantaine de Gilets Jaunes , la plupart des membres se rangent derrière des formulations communes pour définir le mouvement : anti-Macron, représentatif du peuple, familial ou apolitique. Ce dernier adjectif est plutôt intéressant à relever. Pour Ralph, 57 ans, ancien membre de la Légion étrangère et membre actif des Gilets Jaunes du rond-point d’Aumetz, l’apolitisme de son groupe ne fait aucun doute : « Nous sommes une grande famille. Ici, on retrouve des personnes de droite, de gauche et des extrêmes. Nous partageons un but commun qui est de faire sauter Emmanuel Macron de son trône. Les idées politiques de chacun ne nous intéressent pas. À la fin de la journée, on partage le repas tous ensemble, sans distinction ». Un état d’esprit que partage bon nombre de ses camarades, tous enclin à vanter la fraternité qui les unit. Pourtant, dans un mouvement qui revendique la modification du pouvoir politique en place, la chose publique est-elle vraiment absente des bavardages autour du feu ? « Comme chaque famille, on a quelques discussions houleuses à propos des bords politiques de chacun, réagit Arnaud, également Gilet Jaune Aumessois. Finalement, tout le monde campe sur ses positions, mais notre objectif reste inchangé ! ». Il poursuit : « Il faut arrêter les clivages ! Ici, il y’a des personnes du Parti Communiste, du Front National (sic), avec qui on n’aurait jamais parlé. On a réussi à mettre de côté les clivages partisans, car ce qui compte vraiment, c’est l’humain et le travail. »

L’apolitisme comme figure de proue du mouvement ?

Sur les ronds-points comme dans les manifestations, tout le monde est accepté, et peut participer aux débats et aux actions. « La seule condition, c’est de ne pas être pro-Macron » , s’amuse Irma, Gilet Jaune basée à Augny. Mais accepter n’importe qui implique d’accepter n’importe quelle idéologie. Pas toujours facile pour un mouvement qui se veut social avant tout. « Au début du mouvement, nous avons eu quelques personnes qui revendiquaient un peu trop fort leur orientation politique, glisse l’un des représentants du campement d’Aumetz. On leur a demandé de se calmer ou de partir. Ils ont choisi de partir. Ce n’est peut-être pas plus mal… ». Si ces membres ont effectivement abandonné le rond-point mosellan, ce ne sont pourtant pas les seuls à exprimer clairement leur point de vue. A distance de ses camarades, chacun y va de ses préférences politiques et de ses idées, aux couleurs souvent extrêmes.

Des revendications qui interrogent sur le bien-fondé du caractère apolitique du mouvement, tant les disparités prennent parfois le pas sur la volonté de rassembler (voir infographie plus bas). Pour Yann, Gilet Jaune de la première heure à Augny, l’identité même du mouvement implique que l’apolitisme au sein de celui-ci est impossible : « Comment voulez-vous demander à plusieurs centaines de milliers de citoyens à travers le pays de n’avoir aucune conscience politique, pour justifier que le mouvement ne tend ni vers la droite, ni vers la gauche ? […] Le mouvement, lui, ne veut pas être étiqueté à gauche, à droite, ou extrême… Mais les gens qui constituent le mouvement ont des idées politiques ! […] Ils n’osent peut-être pas prendre la parole pour exprimer leur position sur les ronds-points, mais plus on approche des élections, plus on commence à en débattre ».

Premières échéances politiques depuis la création du mouvement, les élections européennes attisent déjà les débats au sein même des Gilets Jaunes. Ce qui provoque des scissions entre différentes franges du mouvement. Au niveau national, si aucune liste Gilets Jaunes n’a encore été proposée, à quelques jours de la date limite de dépôt au Ministère de l’Intérieur (2 mai 2019), le mouvement ne sera pas absent au moment de passer aux urnes.

Les Européennes : un test pour le mouvement

« Ah ! Elle va voter Marine Le Pen, elle ! C’est une facho ! » Pas d’insultes, pas de débat houleux, personne n’ira devant la justice. C’est comme cela que Claire, clerc de notaire en burn-out et administratrice du Groupe Facebook des Gilets Jaunes de Moyeuvre-Grande, en Moselle, charrie Catherine, une autre habituée du campement de l’ancienne cité minière. Les deux femmes ne se connaissaient pas il y a encore six mois. Désormais, elles passent la moitié de leurs journées ensemble, assises autour d’une table réquisitionnée ou sous une bâche dressée comme abri, sur le parking de l’ancien supermarché Match de Moyeuvre-Grande. Toutes deux sont Gilets Jaunes depuis mi-novembre et le début du mouvement. Toutes deux portent cette fringue fluo et expriment de vive-voix, tous les samedis, les mêmes souffrances. Pourtant, toutes deux n’inséreront pas le même bulletin de vote dans l’urne, le dimanche 26 mai 2019, au moment de l’élection des députés européens.
« Je pense voter pour La France Insoumise, avoue Claire. Ce sont les seuls à parler des violences policières. On vote pour cette liste afin de faire barrage à Macron. C’est un vote de raison. » Catherine, elle, ne vote pas par stratégie politique. Elle vote par conviction. Sa voix, elle la confie à Marine Le Pen et son parti depuis que cette dernière pilote le navire à la place du père. La Mosellane la juge « plus soft et plus près des vrais problèmes des gens » que Jean-Marie Le Pen. « Elle comprend nos problèmes », dit-elle.

Dès lors, comment réussir à faire « barrage à Macron » à la faveur d’un unique tour de scrutin et avec, dans les rangs, tant d’individus politiquement et idéologiquement opposés ? « On pourrait tous très bien faire la même chose, affirme Claire. S’abstenir par exemple. Mais cela n’arrivera pas. On doit donc aller voter pour faire barrage ». La création d’une liste Gilets Jaunes apparaissait dès lors comme la solution miracle, comme le Cheval de Troie qui aurait permis à ces gens de bords politiques différents de s’unir pour cette bataille électorale. Malheureusement, entre les tentatives de création de listes avortées et le reniement des leaders de ces dernières par une majorité du mouvement, l’initiative tourne au fiasco.
« C’est beaucoup trop tôt, souffle Yann, un des Gilets Jaunes encore présent au sein du rond-point de la ZAC d’Augny. Puis, tu ne peux pas demander aux Gilets Jaunes d’aller voter pour une personne qu’ils ne connaissent pas et qui n’a pas de programme ». Pour Claire, « cela ne sert à rien. Cette liste fera au maximum 4%. C’est inutile. Cela conforterait Macron et son parti puisque le nom « Gilet Jaune » serait associé à cette liste. Il faut mettre la symbolique de côté ! ». De plus, aucun appel à voter pour quiconque n’a été lancé par l’une des figures du mouvement. La tendance est donc à un éparpillement des voix. Reste à analyser sous quelle forme celui-ci se présentera.

Le rond-point : un lieu de convergence idéologique ?

L’infographie ci-dessus nous montre que pour chaque rond-point sondé, une seule et unique liste ressort majoritairement au niveau des intentions de vote pour cette élection. Cinq des sept ( 71 % ) personnes interrogées à Moyeuvre-Grande envisagent de voter pour la liste La France Insoumise, treize des vingt ( 59 % ) Gilets Jaunes d’Aumetz présents comptent donner leur voix au Rassemblement National, dix des douze ( 83 % ) actifs d’Etain, dans la Meuse, envisageaient de voter pour la liste portée un temps par Jean Lassalle. En ce qui concerne le rond-point de la Zac d’Augny, la donne est un peu moins claire. Quatre des neuf ( 44% ) personnes rencontrées hésitent entre la liste Debout La France ou la liste du Rassemblement National (RN). Rien n’est encore défini. Si ceux-là optent pour la première solution, il y aurait ainsi autant de votes en faveur de la liste Debout la France que celle du RN. Si ces indécis se tournent vers la seconde solution, cela fera donc huit personnes sur neuf à voter pour le parti de Marine Le Pen.


Quid du Parti Socialiste et des Républicains ? Les deux ex-piliers de l’échiquier politique français n’obtiennent aucune intention de vote de la part de la cinquantaine de Gilets Jaunes lorrains interrogés pour les élections à venir. « Ils ont prouvé pendant longtemps que c’était des menteurs et des incompétents », glisse Claire. Arnaud, 33 ans, Gilet Jaune d’Aumetz, est d’ailleurs un ancien encarté chez Les Républicains. « J’ai tenu l’un des bureaux de vote pendant la primaire du parti en 2016 et j’ai commencé à faire la campagne de François Fillon, raconte-t-il. Au vu de ce qu’il s’est passé, j’ai arrêté. Pour moi, c’était inadmissible de coller des affiches et de tracter après les révélations qu’il y a eu ».


En plus de troquer le jaune cocu pour celui du gilet, le jeune homme a fait prendre à sa vie politique et citoyenne un tournant majeur, en décembre dernier. Les artifices de cette dernière ont, elles, pris un virage à 180 degrés. Fini les costumes, les salles chauffées, les petits-fours et les flûtes de champagne. Place au gilet jaune, aux ronds-points, aux merguez et aux canettes de bières. Original jusqu’au bout, le trentenaire est également l’un des rares du campement d’Aumetz à ne pas céder à la tentation extrémiste.
« Je voterai blanc, avoue-t-il. Je l’ai déjà fait en 2017. Je ne pense pas que le vote des extrêmes soit une solution […] Il y a beaucoup de gens ici qui ont une certaine forme de rage, de haine, qui ont l’impression de ne pas être entendus et protégés.
C’est pour cela qu’ils se tournent vers les extrêmes. C’est dommage
».


L’infographie illustre également que chaque lieu de rassemblement a sa couleur politique et qu’ainsi, la mixité et la diversité idéologique vendue et vantée par les Gilets Jaunes est loin d’être parfaite localement. Marc et Sonia en ont fait l’amère expérience. Le père et sa fille étaient, au début du mouvement, installés à Ennery. Tout deux ont pris la décision de quitter le rond-point après quelques semaines. Les deux Guénangeois n’adhéraient pas aux idées et au programme du Rassemblement National, au contraire des autres Gilets Jaunes du site. « Cela crée des tensions, avoue la jeune fille. Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas aborder, certaines personnes avec qui il ne faut pas parler politique… Sinon tu te retrouves à aller sur un autre rond-point ». « Chacun vote pour qui il veut, explique Yann. Personne n’a à ordonner à quiconque de voter pour tel candidat. Il n’y a pas de leaders d’opinions. »

Encore une preuve que ce premier rendez-vous électoral depuis la création du mouvement des Gilets Jaunes sera un véritable test.


Mathis Thomas & Julien Rieffel

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