Gilets Jaunes et syndicats, en réduisant les distances

D’abord sceptiques, la plupart des organisations de travailleurs prônent aujourd’hui la convergence des luttes.

En novembre, lorsque les Gilets Jaunes ont commencé à se rassembler sur les ronds points, leur position politique ambiguë et leurs premières demandes n’ont pas convaincu les syndicats. Ces derniers ont d’abord gardé une distance prudente. Cependant, la poursuite des manifestations, pendant plus de vingt semaines, a entraîné un tournant décisif qui vise désormais la convergence.

La CGT et les Gilets Jaunes défilent ensemble durant l’Acte XIX à Metz, le 23 mars 2019.

Les Gilets Jaunes se sont déclarés, dès le depart, comme étant un mouvement apolitique et ont refusé de s’identifier à un quelconque parti politique ou syndicat. Leurs premières actions étaient dirigées contre la hausse du prix du carburant, mais elles ont ensuite été élargies et ont pris en compte des enjeux sociaux pour lesquels les syndicats luttent depuis longtemps.

Les réserves initiales

« Au début, on a regardé le mouvement Gilets Jaunes un peu de loin, on se demandait comment ça fonctionnait, il y avait certains revendications avec lesquelles on ne converge pas », explique Céline Martin, membre du syndicat Solidaires, rencontrée à Metz le 23 mars 2019, lors de l’Acte XIX des Gilets Jaunes. Elle fait notamment référence à certaines connotations racistes présentes dans les pétitions et à la possible présence de l’extrême droite dans le mouvement. C’est aussi l’avis de Sébastien Hesse, syndiqué à la CGT Moselle : « Au départ, on a eu un peu de peur de ce mouvement, c’était que contre les taxes, on voyait l’extrême droite, le Front National avec Nicolas Dupont Aignan qui a essayé de le récupérer […]. Mais ça c’est vraiment une caricature, les Gilets Jaunes c’est vraiment un mouvement de caractère populaire, de révolte sociale, et la CGT et les autres syndicats on doit lutter ensemble. »

Au-delà de l’incertitude sur la présence de l’extrême droite au sein du mouvement, la violence avec laquelle les manifestations se développent parfois a pu être aussi l’une des raisons pour lesquelles les syndicats ont gardé leurs distances. Cependant, à la CGT, on ne considère pas que cette question soit un élément caractéristique du mouvement. Selon Sébastien Hesse, « il y a de la violence, on ne peut pas le nier […]. Le black block, on n’est pas là pour le juger, nous on pense que ça dessert le mouvement syndical et le mouvement Gilets Jaunes, mais le pouvoir se sert aussi de la violence et on ne parle que de ça. »

Quant aux revendications du mouvement, bien que beaucoup soient partagées avec les syndicats, d’autres suscitent un peu plus de controverse, comme celle du RIC. À ce sujet, le point de vue de l’Union Syndicale Solidaires n’est pas totalement clair. Même si elle se déclare en faveur d’une démocratie participative, elle n’a toujours pas pris de position officielle, car il y a des divergences internes. La CGT, pour sa part, préfère rester à l’écart de cette proposition qui, selon Sébastien Hesse, ne fait pas partie du champ d’action des syndicats : « Le RIC est une revendication vraiment très politique, nous les syndicats on n’est pas encore pour l’instant à parler de RIC, de « nouvelle république ». Notre rôle est dans l’entreprise. Les Gilets Jaunes s’attaquent au gouvernement, ils ont raison, nous on s’attaque au patronat, au capitalisme. »

De la taxation au social

Au début du mouvement, la taxation des carburants a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase du mécontentement sur le pouvoir d’achat. Quand on parle d’augmentation du pouvoir d’achat, on doit parler d’une hausse du salaire minimum et des retraites, demandes qui correspondent aux revendications des syndicats. Autres demandes partagées : le rétablissement de l’impôt sur la fortune (ISF) et la fin du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE). En général, tous manifestent un même mécontent face à la perte du niveau de vie de la classe ouvrière depuis des années de mesures d’austérité du gouvernement.

En plus de Solidaires et de la CGT, déjà mentionnés, d’autres syndicats comme
FO et la CNT partagent ces revendications. Le moment clé de cette convergence a été le 5 février, avec l’appel à la grève générale où, dans les marches de plusieurs villes de France, gilets rouges, jaunes et roses ont parcouru les rues ensemble. À Metz, on a pu également observer cette convergence dans les manifestations contre la Loi Anti-Casseurs du 1er mars, de la Journée Internationale pour le droit des Femmes le 8 mars, ou dans le regroupement syndical du mardi 19 mars, qui a compté sur la présence de soixante-dix gilets jaunes.

Cependant, tous les syndicats n’ont pas suivi la même ligne d’action. La CFDT, qui depuis décembre est le premier syndicat français sur l’ensemble du public et du privé, a déclaré qu’elle ne veut pas s’associer au mouvement. Bien que certaines propositions soient partagées, la CFDT n’est pas d’accord avec la façon dont les Gilets Jaunes s’expriment, car ils ne disposent pas d’organismes de communication et d’organisation formels comme ceux des syndicats.

Le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, se demandait, dans Le Grand Rendez-Vous d’Europe 1 du 2 décembre, dans quelle mesure le mouvement remet en cause le pouvoir social des syndicats aujourd’hui : «Il interroge sur notre capacité de mobilisation, sur notre capacité à relayer un certain nombre de mal-êtres. » Sur ce point, tous les syndicats sont d’accord : « L’ampleur que ça a pris questionne aussi les syndicats, parce que c’est une mobilisation qu’on a du mal à créer nous», nous déclare Céline Martin, de Solidaires.

La perte de capacité de mobilisation sociale par les syndicats (la taux de syndicalisation n’a cessé de diminuer depuis les années 1980) est un sujet assez complexe qui revient régulièrement, et que les Gilets Jaunes ont remis sur la table. Selon Sébastien Hesse, le mouvement des Gilets Jaunes se déroule en marge des syndicats car « il s’agit d’un mouvement très populaire avec beaucoup de chômeurs ou de salariés qui n’ont pas, ou qui n’ont pu avoir, accès aux syndicats parce qu’ils sont précaires ou dans des petites entreprises. » Cela est conforme aux statistiques du Ministère du Travail qui, en 2016, montraient que seulement 11% des salariés français adhéraient à un syndicat, la majorité faisant partie du secteur public.

La diminution du nombre de manifestations et de grèves organisées par les syndicats depuis les dernières années a poussé les Gilets jaunes à s’organiser en dehors de ces corps intermédiaires. Leur déclaration d’apolitisme a un lien direct avec l’ insatisfaction des travailleurs et la tentative de rassembler le plus grand nombre de personnes possible. Mais pratiquement toute action, qu’elle soit individuelle ou sociale, est politique. Quand les demandes se sont cristallisées, la prise de position a été inévitable et c’est là que nous voyons l’intérêt de la convergence, comme l’exprime Sébastien Hesse : « Les syndicats tous seuls, on n’y arrivera pas, les Gilets Jaunes, les citoyens, la marche pour le climat ils n’y arriveront pas tous seuls. On y arrivera tous ensemble, pour moi ce sera le futur des Gilets Jaunes et du peuple français en général. »

Suivre la marche de l’Acte XIX à Metz

Inés Macho, Isabel Martínez, Judith Martín

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