Les Amajaunes s’en mêlent

Présentes au sein des cortèges, elles prônent aussi des actions plus «soft et symboliques ». Loin du bruit, des cris et des gaz lacrymogènes qui accompagnent les manifestations de Gilets Jaunes, ces groupes de femmes se réunissent à Metz et Nancy. Ce sont les Amajaunes.

À la suite d’un premier appel des femmes Gilets Jaunes à Paris le 6 janvier 2019, des Lorraines organisent un événement : «Les Amajaunes s’en mêlent» le dimanche 20 janvier. Se distinguant des manifestations plus musclées du samedi, 150 et 200 femmes défilent calmement à Metz, comme ailleurs en France.

Les Amajaunes s’organisent alors en deux groupes, coordonnés conjointement par des volontaires de Metz et Nancy. Aujourd’hui, elles divergent sur les suites à donner à leur initiative. Les Amajaunes de Metz cherchent à se dissocier des défilés du samedi, sans se structurer (voir encadré ci-dessous). Celles de Nancy restent attachées aux manifestations, et à un des groupes organisateurs, Marée Jaune. Les Nancéiennes ont aussi choisi de créer une association. Nous avons assisté à leur assemblée générale.

Loin du brouhaha des manifestations

Vandœuvre-lès-Nancy (54), lundi 1er avril 2019. Alors que le soleil commence à se coucher, un groupe d’une douzaine de femmes Gilets Jaunes est regroupé au pied d’un immeuble, devant la salle du Vélodrome. Elles sont venues pour l’assemblée générale des Amajaunes 54, association créée le 30 janvier 2019 et qui compte une quarantaine de membres.

À l’intérieur, des chaises sont disposées en cercle. Une table, à l’écart, est dressée, recouverte de chips, de gâteaux et d’une multitude de boissons. La réunion se prépare dans une ambiance conviviale, loin du brouhaha des manifestations.

Çà et là, on arbore un pull, une paire de lacets, ou des badges de couleur jaune, symboles d’union du mouvement. Tout le monde s’installe. Anne-Lyse et Anne, des classeurs fournis dans les mains, ouvrent l’assemblée générale. Au programme : debrief sur les derniers événements, élection de deux portes-paroles mais aussi organisation des prochaines actions.

« Moi je fais la chômeuse, alors? »

Avant toute chose, Anne-Lyse demande un vote. Une réalisatrice l’a contactée pour les besoins d’un futur documentaire sur France 3. Elle demande leur approbation, ici toutes les décisions sont collégiales. La proposition fait l’unanimité.

La réalisatrice recherchant certains profils, un «casting» se met en place. Il faudrait cinq femmes : une divorcée, une chômeuse, une mère isolée… Pour chacun des rôles, plusieurs mains se lèvent, reflets de leurs situations.

« Moi je peux faire les trois si besoin », propose même une femme dans la cinquantaine avec une pointe d’autodérision. Une fois la distribution faite, elle lance un franc : « Moi je fais la chômeuse, alors ?», ce qui déclenche quelques rires.

Assemblée générale des Amajaunes 54, Anne , avec son gilet jaune et Anne-Lyse à ses côté vont animer les discutions. Salle du Vélodrome, Vandoeuvre-lès-Nancy le 01.04.2019.©Maxime GONZALES
Anne , avec son gilet jaune et Anne-Lyse à ses côtés vont animer les discussions. Salle du Vélodrome, Vandoeuvre-lès-Nancy le 1er avril 2019. Photo Maxime Gonzales

« Ça fait 30 ans que je suis Gilet Jaune.»

La réunion se poursuit. Anne-Lyse se présente comme porte-parole. Elle a préparé un texte, en « amoureuse des mots », pour se présenter. À 50 ans, elle est mère de deux grands enfants et évoque le cancer contre lequel elle s’est battue à l’âge de 36 ans. Rappel que la vie est courte et le temps précieux, cette expérience est devenue un moteur de son engagement social. Elle explique : « Je suis Gilet Jaune depuis 30 ans. Ce mouvement, c’est mes convictions depuis longtemps, notamment pour une meilleure justice sociale. »

Elle n’appartient à aucun syndicat ni parti politique mais se mobilise pour toutes les causes auxquelles elle est sensible. «Je serai la porte parole des Amajaunes mais je ne veux pas être exclusive. Je continuerai à me mobiliser pour les autres causes que je soutiens », prévient Anne-Lyse, qu’on peut aussi croiser dans les rassemblements en soutien au peuple algérien.

Cette précision illustre la difficulté pour les Gilets Jaunes de se structurer, notamment à cause des débats sur leur représentation par un individu, qu’il soit leader ou porte-parole. Ce soir cependant, pas de débats, la candidature est acceptée par toutes.

« On ne peut pas me demander de respecter un président qui ne respecte pas son peuple.»

L’assemblée générale se poursuit avec le compte-rendu d’une réunion publique, sur le thème de la mobilité organisé par les membres de LREM (La République En Marche) de Nancy, en vue des élections municipales de 2020. Anne-Lyse y était, accompagnée d’une dizaine d’autres Gilets Jaunes. « Heureusement que nous étions là, sinon il n’y avait personne», constate-t-elle.

Cette soirée a fait apparaître les incompréhensions entre les politiques et les Gilets Jaunes. «C’était un dialogue entre eux : l’ambition, et nous : le pragmatisme». Alors que les discussions tournent autour du prix de l’essence, sujet de « mobilité » à l’origine du mouvement de protestation, Anne-Lyse ironise sur la réponse des organisateurs. « Ils nous répondaient : “Prenez vos vélos.” On comprend qu’ils nous parlent de modèles à 3000 euros. Moi, c’est le prix de ma voiture ! » Décalage flagrant entre deux mondes.

Anne se dit également « choquée» par l’attitude des élus présents. «La première partie ce n’était qu’un monologue et personne n’écoutait. Le vice-président, la députée et des personnalités étaient là. Et ça parlait entre eux, ça se levait, claquait les portes. Nous, on était sage.»  conclut Anne. En contradiction avec le préjugé du Gilet Jaune violent et récalcitrant, qui leur colle aux chasubles.

Anne-Lyse a aussi interpellé les membres du parti présidentiel : « On ne peut pas me demander de respecter un président qui ne respecte pas son peuple». Ils lui ont simplement répondu  un consensuel « non», qui l’a laissée sans voix. Ils l’ont aussi conviée, avec les autres, aux prochaines réunions. Le rendez-vous est pris.

« Le Bisounours Anne, il a disparu.»

Le récit de cette expérience amène un débat dans l’AG. Les avis divergent. Certaines, comme Anne-Lyse,  pensent qu’il faudrait maintenant miser avant tout sur le dialogue. «Il faut utiliser les mêmes armes qu’eux, s’allier avec les syndicats, convier la presse à nos actions. Ils nous faut aussi plus de texte. “Macron démission”, c’est un peu court au bout d’un moment. L’opinion publique est toujours avec nous, c’est important, sinon on perdra».

Anne ne croit pas que cela soit suffisant. Elle exprime son attachement aux initiatives du groupe Marée jaune, organisateur de manifestations non-déclarées, dont elle se revendique.  Elle fait un constat, souvent établi par les Gilets Jaunes : « Si il n’y a pas de gaz ou de casses en  manif on n’obtient rien, comme les mouvements écolos. Trop pacifiques pendant 20 ans, on ne les a pas écoutés.» Elle ajoute : «On n’est pas violent, on se défend c’est tout.»

Cette position trouve aussi ses raisons dans un autre regret dont elle fait part. « À Essey-lès-Nancy, on était surnommé le rond-point des Bisounours, la risée du coin, car on était pacifiste.» Jusqu’à l’évacuation , en décembre, de l’endroit qui servait de lieu d’échange et de discussion. « On a bien vu que les discours et les débats, ça ne suffit plus. Maintenant, le Bisounours Anne, il a disparu.» Ce constat laisse un blanc, une amertume , car toutes préfèrent éviter que leur mouvement stagne et tombe dans une spirale de violences un samedi après l’autre.

« Il faudrait faire une action plus soft mais avec beaucoup d’impact.»

Une solution est apportée par la voix de Virginie : « Il faudrait faire une action plus soft mais avec beaucoup d’impact.» La jeune femme est accompagnée d’une amie, venue de la vallée de la Bruche, dans le Bas-Rhin. Elle a fait 1h30 de route dans le but de créer un groupe Amajaunes local.

Assemblée générale des Amajaunes 54, une fleur jaune au revers symbolise l'appartenance de Virginie au mouvement des Gilets Jaunes. Salle du Vélodrome, Vandoeuvre-lès-Nancy le 1 avril 2019.©Maxime GONZALES
Assemblée générale des Amajaunes 54, une fleur jaune au revers symbolise l’appartenance de Virginie au mouvement des Gilets Jaunes. Salle du Vélodrome, Vandoeuvre-lès-Nancy le 1er avril 2019.© Maxime GONZALES

Son projet, sur lequel la discrétion est demandée et reste de mise, permettrait de porter les revendications des Gilets Jaunes au sein d’une grande institution européenne. Avec une touche féminine, grâce à la mobilisation de femmes et de mères. «Ce serait plus facile. En cas de problème, les hommes sont plus offusqués mais les femmes sont plus soft au niveau du langage, ça passera mieux

L’occasion, selon elle, de montrer que les Amajaunes sont solidaires. « On pourrait utiliser les hashtags « mère en colère » ou « mère en jaune ». Le message sera positif, pacifique et féministe.» La proposition fait l’unanimité et toutes proposent des idées pour son organisation.

«Il est bavard notre homme !»

D’autres actions sont proposées, le groupe veut être efficace, les discussions et débats infructueux sont coupés courts. Yov se fait d’ailleurs gentiment brocarder par Isabelle : «Il est bavard notre homme !»

Seul représentant masculin de la soirée et membre des Amajaunes, il ne prend pas la mouche. Sorti fumer, Yov exprime son point de vue : « Elles ont une vision plus réelle des difficultés de la vie quotidienne de par leur place au sein de la famille.»  Il les considère comme un porte-drapeau à ce sujet. « De plus, elles ont tendance à se détourner des conflits pour apporter une dynamique plus pacifiste et axée sur l’humanitaire, ce qui fait défaut aux hommes». Et il motive sa présence en se présentant comme « un chaperon, un barrage aux éventuels ennuis auxquels pourrait être exposé un groupe de femmes.»

À l’intérieur, pas d’ennuis à l’horizon, l’assemblée générale des Amajaunes 54 se termine. Autour du buffet, Anne, Anne-Lyse, Isabelle et les autres finalisent la préparation de leurs prochaines actions : collecte, stockage et répartition de chocolats en vue d’une distribution aux enfants pour Pâques. Les contacts sont évoqués, les plannings auscultés et des moyens proposés. Toute une organisation.

Assemblée générale des Amajaunes 54, Les discussions se poursuivent devant la salle du Vélodrome après leur assemblée générale, Vandoeuvre-lès-Nancy le 1 avril 2019.©Maxime GONZALES
Assemblée générale des Amajaunes 54, les discussions se poursuivent devant la salle du Vélodrome après leur assemblée générale, Vandoeuvre-lès-Nancy le 1er avril 2019. Photo Maxime Gonzales

Par Alessandra Cuglietta et Maxime Gonzales



À Metz aussi


Samia, place de la République, le 23 mars 2019. Acte 18 des Gilets Jaunes. ©Maxime GONZALES
Samia, place de la République, le 23 mars 2019. Acte 18 des Gilets Jaunes. Photo Maxime Gonzales

Le samedi 23 mars 2019, sur la Place de la République à Metz, en retrait de la masse de Gilets Jaunes qui se rassemble sur l’esplanade pour l’acte 18, des enceintes crachent de la Zumba, J’accuse de Saez et le refrain “On lâche rien ». Nous rencontrons Samia, la cheffe d’orchestre. Amajaune, cette femme énergique est à l’initiative de ce rassemblement déclaré « On a demandé l’autorisation de manifester ici, en statique, pour plus de sécurité. » D’autant que la préfecture à interdit tout défilé dans la ville ce jour là.  Mais elle observe avec fatalisme la foule qui grossit en contrebas. « Ils vont partir manifester dans les rues », constate cette ancienne commerçante messine. Cela explique sa compassion pour ceux qui voient défiler les Gilets Jaunes depuis quatre mois devant leurs échoppes, « Si il y a des gaz en ville les clients fuient ».
Cette différence d’opinion sur les modes d’action est à l’origine des divergences avec le groupe Amajaunes 54 de Nancy qui, proche de Marée Jaune, soutient les manifestations du samedi. Samia ne partage pas non plus l’idée de former une association « Les Amajaunes n’ont pas de leader et le but n’est pas de se structurer ».

« On va la jouer ta comédie »

Elle est pourtant à l’initiative des Amajaunes en Lorraine. Si Samia a revêtu le chasuble jaune depuis le 17 novembre 2018, c’est en janvier, suite à la lettre aux français du président Macron et l’organisation du grand débat, qu’elle décide d’aller plus loin. Elle n’y trouve pas les réponses à ses revendications. Sa réaction : On va la jouer ta comédie». Avec ses amies, Séverine de Bouzonville (57) et Naïma d’Hayange (57), elles organisent la manifestation des femmes Gilets Jaunes, « Les Amajaunes s’en mêlent », le dimanche 20 janvier à Metz, pour faire entendre leurs contributions.
Engagée depuis longtemps, elle milite pour le respect à l’école et contre la pédopornographie. Interrogée sur la pertinence d’un groupe Gilets Jaunes essentiellement composé de femmes, voire féministe, elle explique : « Les femmes c’est aussi la famille et les enfants. Mais elles sont laissées sans ressources, elles subissent les violences et pourtant il n’y a pas de réponses ni judiciaires, ni politiques ». Mais elle ajoute « Féministe, surtout pas! » Pour elle le féminisme actuel, qu’elle assimile à la ministre Marlène Schiappa, est « trop ultra et extrémiste ». Elle s’explique : « C’est un concept qui veut réduire la place de l’homme pour donner une place de victime aux femmes. Nous, on veut trouver des solutions ».
La place se vide, la majorité des Gilets Jaunes vont chercher leurs solutions en bravant l’interdiction de manifester.

A.C. et M.G

Samia porte une fleure jaune pour symboliser les Amajaunes lors de l'acte 18 des Gilets Jaunes. Metz le 23 mars 2019. ©Alessandra Cuglietta
Samia porte une fleur jaune pour symboliser les Amajaunes lors de l’acte 18 des Gilets Jaunes. Metz le 23 mars 2019. Photo Alessandra Cuglietta

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s