Place de Chambre, théâtre des confrontations

Depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes, les commerçants sont parmi les premiers à subir les conséquences des violences. Les restaurateurs de la place de Chambre à Metz (57) sont particulièrement exposés. Ils racontent la manière dont ils ont vécu les manifestations.

La place de Chambre le 22 mars (Crédit photo: Emile Kemmel)

Depuis le mois d’avril 2018, Régis Barthélémy est le nouveau propriétaire de « La Piazza Ristorante », un restaurant de cuisine traditionnelle italienne situé place de Chambre. Sa terrasse offre une vue exceptionnelle sur la cathédrale Saint-Etienne, mais lors de l’acte XIII du mouvement des Gilets jaunes, le 9 février, son mobilier a bien failli disparaitre. « Ici, on est à la fin du parcours, c’est un goulot d’étranglement » explique-t-il. Depuis le début du mouvement, les manifestants reproduisent chaque samedi le même parcours à travers la ville (cf. carte ci-dessous) : ils se réunissent sur la place de la République (A) avant de se mettre en marche pour rejoindre la Préfecture (B). Afin d’empêcher l’accès à celle-ci, les forces de l’ordre montent des barrages sur les ponts de la Préfecture et des Roches. Cette situation fait inévitablement monter la tension entre manifestants et forces de l’ordre. «Regardez, c’est ça qu’ils balançaient sur les flics » dit le restaurateur en pointant du doigt un pavé resté dans un de ses pots de fleur comme le témoignage de la violence des évènements. « Avec des barres de fer, ils arrachaient les pavés sur la place en haut (place Saint-Etienne, NDLR) et ils jetaient le tout, pavés et barres de fer, sur la police en bas des escaliers » raconte-t-il.

Le parcours des Gilets Jaunes à travers le centre-ville de Metz, en passant par la place de Chambre

« Ils ont arraché les tonneaux de la terrasse pour les faire rouler sur les flics »

Après ces violences, l’adjoint au maire délégué à la sécurité Sébastien Koenig a décidé de prendre les devants en prévision de la manifestation du 23 mars avec une mesure plutôt radicale. Dans une lettre adressée aux restaurateurs et que nous avons pu consulter, il prévient : « Je vous informe que la ville ne vous autorise pas à exploiter votre terrasse le [samedi 23 mars] de 14h à 2h ». La semaine précédant la manifestation, la Police municipale veille à la bonne réception de la consigne et à son application comme l’ont confirmé les principaux concernés. « Mais j’ai un problème logistique pour tout ranger, confesse Régis Barthélémy, ma terrasse est plus grande que ma salle ». Lors de la dernière manifestation, il raconte avoir tout regroupé à un même endroit et être venu dans l’après-midi avec certains employés et des proches pour protéger sa terrasse et éviter au maximum la casse. Malgré leur présence, des jeunes ont essayé de lui arracher du mobilier. Mais l’entrepreneur fait aussi part de son agréable surprise, lorsque des manifestants plus âgés sont venu l’aider à raisonner les individus déterminés à tout casser.

« C’est comme si on vivait la guerre (en réel) »

Dans le restaurant d’à côté, Gladice Margeot, une serveuse qui était de service lors des manifestations, va jusqu’à parler de scènes de guerre : « Ma collègue s’est pris un fumigène en voulant ramasser un des pots de fleur de la terrasse. Ils nous ont pris pour des casseurs » raconte, encore sous le choc, la serveuse de « La Cusina di Casa ». Son employeur, également propriétaire du restaurant « Mamie m’a dit » situé en haut de la place, a dû y abriter des enfants pour les protéger des gaz lacrymogènes. Une situation qu’à également vécu Régis Barthelemy : « On a rentré une gamine avec le vélo et on lui a rincé les yeux » raconte-t-il avant de continuer : « Mais on a aussi fait entrer un Gilet jaune qui s’était pris une lacrymo sur la tête. Il a été pris en charge par les Street Medics qui l’ont directement soigné, c’est plutôt bien fait ». Tous les deux déplorent que les policiers fassent usage de ces méthodes trop peu ciblées selon eux, prenant ainsi au piège des passants n’ayant rien à voir avec les violences ou les Gilets Jaunes.

Au-delà de la casse, des conséquences sur le commerce

Au restaurant L’Éveil, à l’angle de la place, c’est la terrasse et les parasols qui ont été arrachés. Le propriétaire affirme en avoir eu pour 4 000€ de dégâts que l’assurance refuse de prendre en charge. A l’autre bout de la place, la terrasse d’un restaurant libanais qui devait ouvrir prochainement a été entièrement détruite, les chaises et les tables ont terminé sur les casques des policiers. Mais selon son voisin, le responsable n’aurait pas respecté les mises en garde de la municipalité : « Ils n’ont pas rangé leur terrasse. […] Avec les autres voisins, on s’est dit : ‘Il a été malin, s’il est bien assuré, il se fait payer une nouvelle terrasse’ ». Mais pour la majorité des commerçants, ces manifestations n’ont aucun bénéfice financier. 

« Le chiffre d’affaire est catastrophique »

« C’est dramatique pour nous qui sommes au milieu de tout ça, on nous empêche de travailler » se désole Laurent Gaspard, propriétaire du café-restaurant Les Trappistes, situé à l’arrière du marché couvert. Même s’il n’a pas eu de dégâts matériels, ce chef d’entreprise affirme avoir observé une baisse de 20 à 30 % de la fréquentation de son établissement les jours de manifestation. « Le chiffre d’affaire est catastrophique » confirme Régis Barthélémy. Chacun concède que les manifestations font fuir les clients : « Quand vous avez une famille, des enfants, vous ne venez pas en centre-ville le samedi après-midi, vous allez en dehors de la ville, au Waves » explique le dirigeant. « Le problème, c’est que quand on perd l’habitude de venir, on va ailleurs et on y reste. C’est le drame du commerce » développe Laurent Gaspard. Cela ne concerne pas uniquement les Messins mais également les touristes qui viennent de l’étranger : « Metz est une ville touristique : on a beaucoup de Belges et d’Allemands d’habitude. Mais en voyant les images des manifestations, ils n’ont plus envie de venir. Y’a plus un touriste. » regrette le propriétaire de la Piazza.

« On a du mal à se payer »

Sur la place de Chambre, tous espérèrent pouvoir reprendre leur activité de manière habituelle le plus rapidement possible. Avec les beaux jours qui arrivent, le manque à gagner risque d’être de plus en plus important : « L’hiver c’est dur, on ne fait rien, certains soirs, on ne fait que trois couverts. On a du mal à se payer » déplore Régis Barthelemy. Du côté des Trappistes, la problématique est la même : « J’ai embauché trois personnes mais il me faut de l’argent pour les payer ». Pendant qu’il s’exprime, le restaurateur continue de faire tourner la boutique debout derrière le comptoir. L’homme prépare les boissons, répond au téléphone pour prendre les réservations et accueille les premiers clients du service de midi. « Je suis d’accord avec les revendications des Gilets Jaunes : je suis employeur et je n’ai pas un employé payé au SMIC. Si moi je peux le faire, alors tout le monde peut le faire. Il faudrait redonner un peu plus d’argent à ceux qui travaillent » estime-t-il.

En attendant un retour au calme, le chef des lieux reste vigilant au déroulé des prochaines manifestations : « Si je vois qu’il commence à y avoir du monde, des échauffourées, je rentre ma terrasse. Je ne prends pas de risque. On fermera et puis voilà ».

Emile Kemmel & Marie Simon

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