Un jour en jaune

Depuis novembre 2018, le rond-point est devenu en France un endroit de vie pour les Gilets Jaunes. À première vue, difficile de vivre quotidiennement dans ce type d’environnement, mais avec volonté, débrouillardise et solidarité, tout est possible. Immersion au sein du campement d’Aumetz, petite commune du nord de la Moselle.

Roland, le doyen du rond-point d'Aumetz

Crédits : Page Facebook Fiers d’être GJ d’Aumetz

69 rue du Rond-Point. Oui, c’est leur adresse « officielle ». Une façon de rappeler que les différents protagonistes ne se réunissent pas seulement pour protester mais aussi pour déconner et passer du bon temps. Il fait froid, le vent souffle et le passage des voitures provoque des bourrasques. Nous arrivons d’un pas hésitant à l’entrée du campement, matériel audiovisuel sur nous. L’appréhension ne nous fait pas reculer mais la méfiance est de mise. Pour certains, débarquer en tant que journalistes dans un camp de Gilets Jaunes peut s’apparenter à se jeter dans la gueule du loup. Or, pour nous, absolument rien de cela. Nous nous sommes introduits avec un simple « Bonjour » et nous avons été de suite bien accueillis : verre de thé, accolades avec certains Gilets Jaunes, ils étaient même prêts à rallumer leur barbecue de fortune pour remettre deux ou trois saucisses sur le feu. Rien que pour nous. Loin de la vision répandue selon laquelle les Gilets Jaunes défient constamment les journalistes, nous avons été mis à l’aise d’emblée, même si beaucoup d’entre eux tenaient précisément à savoir d’où nous venions et pourquoi nous voulions faire un reportage sur eux.

L’homme qui s’est occupé de nous recevoir se nomme Olivier Klein. La quarantaine ou presque, habitant d’Homécourt et militant actif du groupe Gilets Jaunes d’Aumetz. Il est contrôleur qualité chez PSA Peugeot Citroën à Trémery. Victime de la délocalisation de ce secteur, le manque de commandes met à mal son activité : « Seulement quinze moteurs dans la journée à contrôler, c’est trop peu. », s’inquiète Olivier, qui voit l’avenir de son métier voué à une robotisation certaine. Il n’a alors pas hésité à enfiler le gilet jaune pour s’engager. Tous les samedis, il fait les trente minutes de route qui séparent son domicile du rond-point d’Aumetz.

Les présentations faites, les portes de leur baraquement nous sont grandes ouvertes et la discussion est paisible et pacifique avec tout le monde. Hommes, femmes, anciens, ados, enfants, il y avait de tout, comme un symbole de cette lutte populaire. Roland, le doyen du rond-point, est un retraité âgé de 77 ans. Il s’est engagé dans le mouvement pour défendre «ses petits-enfants » assure-t-il. Ancien militant du Parti Communiste Français (PCF), ce mouvement lui rappelle les précédents liés à la sidérurgie à la fin des années 1970. Une crise qui secoua les bassins miniers lorrains, belges et luxembourgeois.

Sur le rond-point d’Aumetz, on vit, on rit, on boit ; on rit de nouveau, on reboit, beaucoup. Au milieu des chants anti-Macron, les différents protagonistes se mélangent, discutent, s’engueulent. Mais le lien fort entre eux est plus puissant que tous les différends politiques, sociaux ou économiques. À Aumetz, on se serre les coudes, on proteste et le dénominateur commun qu’est ce fameux gilet jaune permet de se rassembler, quoi qu’il advienne. Comme une bande de potes, sauf que certains ne se connaissent que depuis quelques semaines. Malheureusement, tout n’est pas rose sur le rond-point et les Gilets Jaunes ont dû parfois faire face à l’adversité de certains citoyens.

La bande à Aurélie

Crédits : Page Facebook Fiers d’être GJ d’Aumetz

 

La vie sur le rond-point : entre solidarité et hostilité

Ce dimanche 24 mars 2019, une journée chargée était prévue à Aumetz. Des mécontents de Saint-Avold, d’Étain, de Landres et d’autres coins de Lorraine ou d’ailleurs s’étaient donnés rendez-vous au 69 rue du Rond-Point. Au programme, filtrage de la circulation, mobilisation, débats animés entre Gilets Jaunes, le tout saupoudré de parties de rigolades, d’alcool et de parts de gâteaux de la boulangerie-pâtisserie du coin. Et cela 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. C’est l’une des particularités du rond-point d’Aumetz. En effet, ce dernier est désormais occupé et tenu sans interruption depuis que le campement a été incendié. Un événement qui « nous a affaiblis« , selon Aurélie, surnommée la maquerelle du fait de son ancienneté sur le rond-point.

Les Gilets Jaunes d’Aumetz ont donc dû, comme beaucoup, faire face à la défiance de certains, et même à de la méchanceté gratuite. Ce malheureux événement les a néanmoins soudés davantage. Ils ont reconstruit un habitat plus solide, isolé, avec des toilettes de camping, une chambre et même un petit salon avec fauteuil et canapé. À tour de rôle, ils s’organisent pour garder leur nouvelle bâtisse de fortune en sécurité. Heureusement, ils peuvent tout de même compter sur le soutien de certains habitants des villages environnants : les saucisses qui viennent de la boucherie Rachid à Audun-le-Tiche, le pain d’une boulangerie proche, les tartes et autres gâteaux de diverses pâtisseries d’Aumetz, de Crusnes ou de Villerupt qui soutiennent à leur façon le mouvement.

Malheureusement pour eux, vivre sur un rond-point comporte des risques, et ils le savent. Chaque jour, ils ont le droit à une visite des gendarmes qui s’assurent que la loi est respectée. Ce dimanche, ils ont dû s’acquitter d’une amende de 135 euros pour avoir allumé un feu. Cette attitude de la maréchaussée envers les Gilets Jaunes est selon Olivier Klein « inutile » car « on ne fait de mal à personne« . Difficile de dire le contraire. En tout cas, ce n’est pas cela qui empêche les Gilets Jaunes d’Aumetz de continuer leur mobilisation.

Jour et nuit, la lutte continue

Crédits : Page Facebook Fiers d’être GJ d’Aumetz

 

« On ne lâche rien ».

Le mot d’ordre est clair. Le campement d’Aumetz existe depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes, le 17 novembre dernier, et ses occupants comptent bien le tenir jusqu’au bout. Une organisation s’est créée avec des tauliers, des fidèles et des manifestants venus de tout bord. Le groupe Facebook du campement au nom explicite « Fiers d’être GJ d’Aumetz » est encore actif et génère toujours autant de débats entre les différents membres jour après jour. Tant qu’il y a de l’espoir, le rond-point sera occupé, le barbecue continuera de fonctionner et le feu brûlera au milieu du camp. Le filtrage de la circulation est maintenu, le but étant évidemment de rallier un maximum de personnes à la cause, toujours dans une démarche pacifique : une spécificité importante de ce rond-point.

Pour les Gilets Jaunes actifs d’Aumetz, c’est une fierté d’avoir tenu si longtemps malgré les déconvenues. Leur vie en petite communauté est un moyen de protester par rapport à leur situation sociale difficile. C’est aussi un exutoire, un moyen d’oublier un temps leur rude quotidien en compagnie d’autres Gilets Jaunes qui vivent les mêmes difficultés. Le campement d’Aumetz est à la fois un foyer de mobilisation, de contestation et un lieu de soutien psychologique mutuel.

Loin des clichés habituels liés au mouvement, les Gilets Jaunes d’Aumetz agissent avec persévérance et volonté, mais toujours pacifiquement. Aujourd’hui, voilà cinq mois que la mobilisation persiste dans cette petite commune du Pays-Haut. L’adresse du rond-point est désormais connue dans les environs, comme l’affirme fièrement Arnaud, un habitué : « Quand on commande des pizzas ou autre et qu’on demande à être livrés au 69 rue du Rond-Point, les gens savent de quoi on parle et qui nous sommes ».

Enseignement majeur à retenir de cette journée à Aumetz : la solidarité et l’entraide sont encore d’actualité dans notre société.

Enzo Ferretti & Mehdi Abdsalam

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